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Les plateformes d’innovation touristique, typologie et modèles des plateformes (2)

Date de publication : 15 septembre 2021 Auteur : Brice Duthion

En mai dernier, un premier article mettait en évidence la « genèse d’une passion française », ou le récit synthétique des dernières dix années qui ont vu la France se couvrir d’incubateurs et de plateformes d’innovation dédiés au tourisme. Une inclination due à l’identité naturellement touristique du pays, qui après un long déni politique de la chose touristique, a débouché sur une récente passion territoriale pour l’innovation et a abouti récemment à la création d’un réseau français de l’innovation touristique. Le deuxième volet propose d’analyser les types et les modèles de ces plateformes d’innovation touristique.

Des plateformes qui ne se ressemblent pas

La diffusion des plateformes d’innovation touristique sur l’ensemble du territoire – et le lancement de nombreux projets restés à ce jour sans lendemain – a laissé penser presque confusément que toutes étaient fondées sur le même modèle. La multiplication d’articles, d’interventions et de communications ont souvent laissé une impression d’usage très prononcé d’anglicismes et du mot « innovation » comme un leitmotiv miraculeux. Ce fut presque une overdose, tant on entendit dans de nombreux territoires des voix incanter, tel l’oracle suprême, les startup comme solution à l’ensemble de maux et de faiblesses et d’expression d’un fol espoir touristiques. Le retour à la réalité, suite aux difficultés rencontrées pour faire émerger un écosystème pertinent, en a fait déchanter plus d’une. L’équation parut difficile entre les attentes souvent indéterminées des élus qui voulaient faire (parce que d’autres en faisaient autant) souvent sans idée précise, la définition d’un projet en lien avec les entreprises installées représentant l’ensemble de la chaine de valeur, les entreprises en création, les dispositifs de financement et d’aide à la création portés par des divers acteurs (européens, nationaux et locaux), les organismes de formation. La formule ne semblait plus magique et limita rapidement le champ des possibles. Seuls quelques projets réussirent finalement à émerger, selon des logiques propres répondant aux qualités territoriales et aux dynamiques de leurs porteurs.

L’étude de la Banque des Territoires consacrée aux « structures d’innovation ouverte – une création de valeur pour les territoires » parue en juin 2020 propose une approche typologique pour l’ensemble des structures (au-delà du tourisme) accompagnant l’innovation en France. Cette typologie présente 6 catégories de structures :

– accélérateur : structure proposant un bouquet de services à haute valeur ajoutée aux jeunes entreprises en croissance organique et des programmes d’accompagnement adaptés à un niveau de maturité de la start-up et à son secteur afin de la rendre visible auprès d’investisseurs du marché

– technopole, pôle de compétitivité, cluster : structure historiquement affiliée au monde de la recherche, spécialisée sur une thématique et des sous-thématiques liées, cherchant de nouvelles solutions pour répondre à des priorités de politiques publiques en partenariat avec des industries locales, le plus souvent compétente pour le portage de démarches d’innovation ouverte entre les acteurs du territoire et l’accueil des startup en résidence sur ses thématiques

– hub d’innovation : plateforme ouverte à l’ensemble des acteurs de l’innovation et nœud de liaison principal des démarches d’innovation ouverte, proposant une multitude de programmes, résidences et événements, le plus souvent incarnée par un lieu physique dédié, bâtiment ou édifice, remarqué du public

– incubateur et pépinière universitaire : structure d’aide et d’accompagnement à la création d’entreprises, qui cherche à fournir à ses incubés un accompagnement stratégique à valeur ajoutée avec intégration à des institutions académiques, permettant à des étudiants de dernier cycle de transformer leur projet de fin d’études en entreprise innovante

– capitale French Tech, marque territoriale et événement : initiative de promotion de l’écosystème d’innovation locale d’un territoire précis (une métropole, une région, etc.) / label pour offrir de la visibilité aux structures d’innovation et aux startups sur un périmètre géographique défini / rassemblement de communautés avec une forte densité de startups en hyper-croissance ayant atteint une certaine maturité

– Living Lab et pépinière ESS : espace multifonctionnel créatif et connecté permettant de croiser les activités, les compétences et les services aux citoyens, afin de redynamiser l’activité économique des territoires / hébergement et accompagnement de porteurs de projets d’intérêt général dits « d’économie sociale et solidaire.

C’est dans cette dynamique que l’ensemble des plateformes d’innovation touristique prend son origine. Avec bien évidemment des maturités et des dispositifs d’accompagnement, des budgets, des écosystèmes locaux, des expertises et des relations avec les filières économiques et professionnelles bien différents.

Des approches différentes pour la création des plateformes d’innovation touristique

Si le réseau France Tourisme Lab, animé par la direction des générales des entreprises (DGE) à Bercy fédère une petite dizaine de plateformes localisées dans des villes représentant quelques-unes des principales régions touristiques françaises Paris, Nîmes, Troyes, Aix-en-Provence – Marseille, Angers, Bordeaux, Tours, Chambéry et Châlons-en-Champagne, il convient de se départir de l’idée que ces plateformes répondent toutes aux mêmes modèles. De plus, d’autres initiatives sont sorties de terre, selon des logiques également différentes (Lekko, A-venture, etc.).

On pourrait tenter une première classification des plateformes d’innovation touristique à la française.

  • Les plateformes d’abord portées par une collectivité publique

C’est sans doute le modèle « français » par excellence, celui qui a fait rêver et inspiré dans le pays et à l’étranger. Le Welcome City Lab est né d’abord dans le giron de la Ville de Paris et de le Région Ile de France, rapidement abandonné par la deuxième, sans doute pour des questions de rivalités et de périmètres d’actions politiques. Le WCL a fait évoluer son modèle en quelques années, d’un modèle « BtoC » vers un « BtoB », un « BtoBtoC » selon Laurent Queige, son directeur général. Un modèle qui a évolué avec le temps, avec davantage de startup de décollage que d’amorçage et internationalisation, mais avec une constante, toujours aussi peu de diplômés en tourisme portant les projets (moins de 20% de l’ensemble des porteurs de projets). Les effets de la crise ont un effet sur les activités du WCL depuis dix-huit mois : sur le modèle économique avec la perte d’un tiers des partenaires privés (qui ont souvent supprimé leur direction innovation) et de nouveaux abonnements et des formules à long terme, une nouvelle organisation de Paris&Co (agence de développement économique et d’innovation de Paris et de la métropole) avec la création de quatre pôles, dont celui divertissement qui fédère plusieurs plateformes et incubateurs (culture, industries créatives, e-sport, tourisme, évènementiel) et le développement par exemple de services croisés (ateliers de créativité entre partenaires, pitchs, etc.).

Le modèle du WCL a inspiré en France (par exemple la Tangente, agence d’innovation touristique du Nord) et à travers le monde, par exemple à Montréal et Lomé. L’une des dernières plateformes développées en France est le Tourisme Lab Nouvelle Aquitaine, écosystème innovant auquel la Région a pensé dès 2018 dans son schéma régional de développement du tourisme et des loisirs (SRDTL). Lancé en 2020, en dans le giron de l’Agence de développement de l’innovation, avec des membres fondateurs régionaux ( Région, Nouvelle Aquitaine, MONA, UMIH, ARGAT, CRT, MAPA, …), Tourisme Lab Nouvelle Aquitaine, animé par Marion Oudenot-Piton, est un laboratoire d’innovation (pas un incubateur, ni un accélérateur), dont les services sont orientés principalement autour de l’expérimentation (GIP littoral « innovation plage » avec les données gestion des flux Ile d’Oléron et Médoc, AI « gestion flux en zones de montagne » avec l’ADT64), le challenge (Hackaton du tourisme durable en juin 2021 avec ADEME, entreprises, grands sites de visite, campings, etc.), l’accompagnement (Futuroscope et hôtellerie plein-air autour du compost et du zéro déchet) et également de prospective (travaux sur « station balnéaire de demain », « développement durable », etc.).

  • Les plateformes nées de l’initiative d’un entrepreneur ou d’une vision entrepreneuriale

C’est le cas de l’a-venture, portée par François Piot, l’emblématique patron du groupe Prêt-à-partir et André Linh-Raoul, qui investit dans les secteurs de l’hospitalité, la mobilité et l’environnement. Un fort tropisme pour la Région du Grand-Est, avec la pépinière Le Paddock à Nancy et d’autres en région parisienne, pour compléter et innover dans des secteurs d’activités diversifiés (jusqu’aux panneaux solaires ou la méthanisation) qui auront une influence, à terme, sur les activités touristiques.

C’est aussi dans une autre mesure le cas de l’Open Tourisme Lab (OTL) initié en Région Occitanie par Emmanuel Bobin, son CEO. OTL, positionné au depart comme accélérateur, a trouvé une formule originale de gouvernance à parité égale entre privé et public. Comme OTL n’intervient pas avant la création d’entreprise, son business model ne peut pas donc être à 100% public. OTL intervient durant le stade d’après, lorsque l’équipe projet de la startup est établie. Un travail sur le positionnement de valeur est effectué (accès au marché, accompagnement aux différents financements) ainsi qu’une phase de maturation (cibles commerciales et investisseurs). Avec le temps, OTL est devenu une Plateforme d’innovation ouverte et offre une gamme de services différents avec des approches design (co-conception de service ou produit, maquettage UX, test-utilisateur, expérimentation, cadrage stratégique d’univers complexe, …). Son enjeu est aujourd’hui, d’asseoir son business model sur 3 ans vers des sponsors et de grands partenaires et de diversifier ses programmes d’accompagnement vers les grands comptes publics ou privés, notamment de la Région Occitanie, mais également d’organiser de l’évènementiel pour se faire rencontrer monde de l’innovation et grands comptes (comme la Banque des Territoires).

  • Les plateformes répondant à une vision territoriale

Le Slow Tourisme Lab (STL) en est l’un des exemples les plus intéressant. Basé à Troyes, il est animé par l’équipe du CDT de l’Aube, sous l’impulsion dynamique et visionnaire de Christelle Taillardat. Une vision territoriale Claire contribue à son action et son développement : le tourisme se territorialise de plus en plus (on est revenu de la mondialisation), l’ancrage va être important. Le slow tourisme d’il y a quelques années devait être rural et sain, l’économie sociale et solidaire fonctionnait avec des compensations. Les inégalités sont identifiées clairement source de mal-être (ce que les gilets jaunes ont démontré). La vision du STL est fondée sur plusieurs convictions et actions. La vision territoriale du STL est militante, empruntant ses objectifs aux écrits des travaux de Mariana Mazzucato ou du « Shift project » popularisé par Jancovici. Avec comme idée principale de remettre des emplois dans les campagnes et la conviction qu’il n’y pas d’avenir pour le tourisme si il n’y a pas d’autres activités. Le tourisme comme les startup parlent à l’humain (on en a fini de la vision uniquement numérique est révolue). Le modèle des Parcs naturels régionaux est inspirant avec une déclinaison locale, une adaptation des écosystèmes et forcément plus de développement durable. Le modèle de financement du Lab doit être territorialisé en conjuguant plusieurs types de partenaires locaux (collectivités, entreprises, habitants). Ce qui doit renforcer le modèle du STL avec peu de moyen financier (pas de commission sur les affaires) et un gros travail de mise en relation. Ainsi la startup touristique doit permettre de livrer des paniers producteurs locaux aux habitants du milieu rural et contribuer à la création d’emploi dans le monde rural (pour sortir des nombreuses aides sociales et du manque d’activités).Quelques autres plateformes pourraient sans nul doute compléter cette vision territoriale : Ti Hub en Bretagne ou Lekko, accélérateur de tourisme durable lancé par VVF et Charentes tourisme et dont l’installation à La Rochelle a été annoncée au printemps 2021.

  • Les plateformes mobilisant une école ou impliquant l’entreprenariat étudiant

Deux plateformes touristiques, Provence Travel Innovation (PTI) et Tourisme Innovation Lab, sont animées, ou co-animées, par des organismes de formation.

Provence Travel Innovation (PTI) est née en 2017 de la volonté conjointe de Provence tourisme et de l’ESCAET, en partenariat avec d’autres organisations provençales (Marseille innovation, Région Sud, CCI Marseille Provence). Portée par Marie Allantaz et Isabelle Brémond, cette plateforme a étalonné son modèle, orienté vers le tourisme d’affaires, l’ESCAET offrant des formations d’accompagnement. Des startup ont été incubées pendant des périodes allant de six à dix-huit mois. L’action de PTI va sans doute évoluer, avec une vision plus territoriale que thématique, dans la logique de financements régionaux et de l’émergence d’autres plateformes régionales (4event, etc.). Et des initiatives généralisées à l’échelle de la Région comme le Travel Camp Sud qui sera une plateforme mutualisée des candidatures des startup à l’échelle de la région.

Tourisme Innovation Lab est né à Angers d’un programme régional en Pays de la Loire lancé en 2014 dans le cadre des plateformes régionales d’innovation (PRI). Une réponse de l’ESTHUA, en collaboration avec la CCI et quelques écoles (ESCA, ESA, école design Nantes) et les trois autres universités régionales était 2 orientées par deux projets : la création d’un cluster et l’aide aux porteurs de projets, avec comme triptyque académique la recherche, l’innovation et la formation. Aude Ducroquet, qui co-anime avec Laure Printemps, le Tourisme Innovation Lab explique qu’en quatre ans, 21 startup ont été incubées, très peu portées par des diplômés de l’ESTHUA. Une formation a été créée pour encourager ce lien, un diplôme d’université (DU) spécialisation « innovation et entreprenariat ».

*

Cette typologie des plateformes d’innovation touristique à la française vie à en comprendre les modèles de création et de développement. Les deux derniers articles de cette série « Sur les plateformes d’innovation touristique » s’attacheront à dresser « le bilan de dix ans d’innovation touristique en France » (3) et à se projeter vers « les nouveaux enjeux de l’innovation touristique » (4).

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