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Les plateformes d’innovation touristique, genèse d’une passion française (1)

Date de publication : 18 mai 2021 Auteur : Brice Duthion

Depuis près de dix ans, la perception et l’appréhension du tourisme ont profondément changé en France. D’une rente de situation éloignée des préoccupations des pouvoirs publics, le tourisme est devenu l’un des secteurs incarnant le mieux le renouveau de l’économie et des territoires. Avec comme clef de lecture la question de l’innovation, portée aux nues par de nombreuses collectivités qui ont accompagné l’émergence d’incubateurs et de plateformes d’innovation. Retour et analyse lors d’une série de quatre articles sur cette passion française…

L’identité touristique française

La France est sans nul doute la « fille ainée » du tourisme. La France du tourisme a longtemps vécu sur le mythe d’une « rente de situation ». Cet avantage compétitif longtemps revendiqué par les autorités publiques aurait puisé ses sources dans un héritage historique et naturel très avantageux. La géographie semble avoir été généreuse avec notre pays, Fernand Braudel se demandait dans son livre posthume « L’identité de la France » si elle n’avait pas « inventé la France ? ». Une idée que déclina Sylvain Tesson dans son recueil « Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages », « il y a des plaines et des vallées que la Géographie semble avoir prédisposées à l’Histoire ». Braudel écrivait aussi que les Français « font volontiers de cette diversité à nulle autre pareille une caractéristique majeure de leur pays », mais « qu’ils ont peut-être tort de juger sans égale à travers le monde ».

C’est ainsi que la France du tourisme, aussurée de son génie séculaire, a cru dans son pouvoir d’attraction – voire de séduction – qui s’exerça d’abord auprès de ses voisins européens immédiats. Le XXème siècle l’a habituée à devenir une destination touristique. La « démocratisation » du tourisme en France a touché les vacances d’été d’abord, puis les congés d’hiver, le développement des départs en week-ends et le fractionnement des départs en toutes saisons amplifiés par les nouveaux temps libres. C’est dans l’après-guerre que des investissements publics vont bénéficier au tourisme naissant. Des grands travaux de construction d’infrastructures de transport sont lancés. Les réseaux autoroutiers et ferroviaires vont accroître l’accessibilité des territoires et rendre possible leur attractivité touristique. Le tourisme entre alors dans le champ des politiques d’aménagement du territoire, à l’initiative de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), créée en 1963, qui favorise par exemple le lancement de programmes d’aménagement des littoraux (Languedoc-Roussillon, Aquitaine) et de développement des sports d’hiver (Alpes du nord notamment). Cette politique vise un triple objectif : favoriser la croissance, réduire les déséquilibres du territoire et offrir une alternative à l’émergence de nouvelles destinations touristiques comme l’Espagne. Plus tard, au tournant des années 1980, l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle (CDG) et le train à grande vitesse (TGV) vont contribuer à l’ouverture internationale de la destination France. Ces investissements bâtissent les fondements de la compétitivité du tourisme français.

Un long déni des politiques

Malgré ces succès, des générations politiques se sont succédé sans revendiquer mener des politiques d’envergure afin que le secteur devienne grande cause nationale. La « rente de situation » se suffisait à elle-même. Le tourisme demeurait un secteur économique souvent tourné en dérision, ou bien montré comme un « anti- modèle économique », symbole dans le discours des politiques la dégradation économique, une France appauvrie et sans talents. On se souvient de quelques discours sur le sujet : « qu’il n’est pas question que notre pays devienne un pays musée, un immense parc d’attraction dans lequel nos enfants et petits- enfants serviraient des cafés à des guerriers économiques fatigués qui viendraient de Chine, du Japon, des États-Unis… » (Jean-Pierre Chevènement, 2012)  ou bien « il est hors de question que notre pays devienne un magnifique hôtel Resort & Spa, avec un littoral, des stations de ski, des musées et Disneyland ! » (Arnaud Montebourg, 2013).

Le début d’une nouvelle prise de conscience politique a coïncidé avec l’action de Laurent Fabius, à la tête d’un grand ministère des affaires étrangères et du développement international entamée en 2012. C’est à partir de cette date que la vision politique, l’action publique et les stratégies qui en découlent vont changer (jusqu’à la gestion par l’Etat de la crise sanitaire de 2020 et 2021). Le tourisme devient un prisme à travers lequel se mirent de nombreux projets politiques et se forgent le destin d’élus en mal de notoriété ou d’image de modernité. Le tourisme est devenu tendance, il véhicule des notions porteuses comme l’attractivité et le développement économique des territoires. C’est dans le début d’une « nouvelle identité française », portant en elle les racines d’un nouveau rapport au monde.

Une passion territoriale pour l’innovation

Une étude récente de la Banque des Territoires consacrée aux « structures d’innovation ouverte – une création de valeur pour les territoires » (juin 2020) analyse la multiplication des structures d’innovation en France, les démarches variées engagées, l’accélération des initiatives de collectivités locales ou de fonds privés, la visibilité d’entités phares appuyées par un lieu emblématique d’un territoire et la communication qui peut en être faite. Ces structures d’innovation « constituent des laboratoires de nouvelles méthodes de travail et de collaborations qui se répandent dans toutes les strates du tissu local et national », « jouent un rôle déterminant dans la transformation des territoires sur tout un spectre de sujets fondamentaux ». Elles « disposent le plus souvent d’un lieu physique où exercer ses activités et accueillir des startups », « animent les différents acteurs de l’innovation au sein d’un ou plusieurs clusters thématiques souvent issues du tissu industriel local » et « sont souvent la vitrine et le porte-parole de jeunes entreprises à fort potentiel (technologies de pointe, services adressant un nouveau marché, répondant à de nouveaux besoins) sur un territoire ».

L’innovation ouverte dans les territoires prend une nouvelle dimension lorsqu’elle associe collectivités, grands groupes et startups pour dynamiser leur territoire, stimuler l’innovation autour d’enjeux locaux et développer de nouvelles solutions pour les habitants. Les retombées de l’innovation ouverte peuvent être multiples. Pour l’ensemble des acteurs, la rencontre de différents mondes, de temporalités et cultures différentes, permet d’envisager de nouvelles façons de faire.  Pour les acteurs des territoires, notamment les collectivités, c’est l’opportunité de découvrir de nouvelles solutions pour répondre à leurs enjeux et améliorer la qualité de service pour leurs bénéficiaires. Pour l’entreprise, c’est un gisement d’innovations de pointe à expérimenter et de services prêts à être intégrés pour compléter les offres à sa clientèle. C’est également une porte ouverte aux nouvelles méthodes de travail pour acculturer ses salariés. Pour les startups, c’est un réseau de partenaires pour tester son service, l’adapter à son marché, gagner en visibilité et trouver de nouveaux débouchés commerciaux.

Un réseau français de l’innovation touristique

Des nombreuses appellations, marques ou labels sont apparus durant la dernière décennie : accélérateur, technopole, pôle de compétitivité, cluster, hub d’innovation, incubateur, pépinière universitaire, capitale French Tech, Living Lab, etc. Le tourisme n’a pas échappé à cette vague, il a même profité de cette vogue. Si la géographie a façonné l’identité française, il pourrait être dit que l’innovation a modelé l’identité touristique française. La première initiative est née officiellement en 2013 avec le lancement du Welcome City Lab, structure portée dans sa forme originelle par la ville de Paris et la région Ile de France, puis rattachée à Paris & Co. Le WCL est devenu rapidement une référence française et internationale, spécialisée dans le tourisme urbain, inventant son propre modèle et inspirant ceux qui vont le suivre, en France et à l’étranger.

D’autres plateformes d’innovation ont été créées depuis : le Slow Tourisme Lab (Troyes, slow tourisme et itinérance douce), l’Open Tourisme Lab (Nîmes, plateforme d’innovation), le Provence Travel Innovation (Marseille, mobilité touristique), le Tourisme Innovation Lab (Angers, pré-incubation et projets étudiants), l’Œnotourisme Lab (Châlons-en-Champagne, œnotourisme), le Smart Tourisme Lab (Tours, intelligence des patrimoines et l’art de vivre), l’Alpes Tourisme Lab (Chambéry, nouveaux enjeux du tourisme alpin) et le Tourisme Lab Nouvelle Aquitaine, animé par l’Agence de Développement et d’Innovation de la Nouvelle-Aquitaine (Pessac,  rebond économique de la filière tourisme, repositionnement et transition vers un tourisme durable). L’ensemble de ces plateformes d’innovation font partie de France Tourisme Lab, réseau national d’incubateurs et d’accélérateurs touristiques, qui s’est donné pour objectifs d’impulser l’esprit d’innovation, de valoriser les initiatives et de renforcer la visibilité des entreprises innovantes.

La crise de la Covid a marqué la fin de la décennie de l’innovation touristique à la française. Après les effets d’annonce et les lancements de structures, il semble intéressant aujourd’hui de prendre un peu de hauteur et de recul. Les prochains articles de cette série « Sur les plateformes d’innovation touristique » s’attacheront ainsi à comprendre et analyser « la typologie et les modèles des plateformes » (2), à dresser « le bilan de dix ans d’innovation touristique en France » (3) et à se projeter vers « les nouveaux enjeux de l’innovation touristique » (4).

Brice Duthion 

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